La fusion cognitive est notre tendance à considérer le contenu de nos pensées comme s’il était le reflet de la réalité. Elle se traduit par une adhésion au contenu littéral de notre pensée. Qu’importe le contenu de notre pensée (négatif/positif, irrationnel/rationnel, etc.), la pensée en soi et la manière dont la communauté en général la soutient comme modèle de régulation des comportements, nous amènent à confondre la pensée pour la réalité. Nos comportements deviennent alors le produit de relations dérivées entre stimuli et règles verbales (voir la théorie des cadres relationnels) et sont moins fondés sur l’expérience directe et l’utilité.
Le suicide peut être un bel exemple de comportement fondé sur l’adhésion à des pensées autant négatives que positives. Les gens formulent des conséquences à leur propre mort (aboutissement de la souffrance, constatations par autrui du mal ressenti, présence d’un meilleur monde ailleurs, d’une assurance-vie pour la famille, promesse d’un paradis, etc.). Ce contenu verbal renferme des termes à connotations positives (le paradis relié à une myriade d’événements positifs, l’absence de souffrance, l’espoir d’un meilleur monde). La personne refuse le contact avec la souffrance en imaginant un état sans souffrance, dans lequel elle aurait des pensées positives, des émotions agréables, des sensations confortables, et de tout ce qu’il faudrait qu’elle soit dans l’univers du « rationnel, positif, agréable, confortable, etc.». L’adhésion à ces règles verbales à connotations positives agit en renforçant la fuite de la souffrance et le comportement suicidaire (voir cadre d’opposition et d’équivalence de la théorie des cadres relationnels).
Il est possible d’assouplir cette adhésion aux règles verbales. Par exemple, en se disant « je suis nulle », la tendance naturelle d’une personne est d’adhérer à cette pensée comme si elle était la réalité. Elle oublie qu’une pensée n’est qu’une pensée et que selon le contexte actuel (si elle a bien dormi, mangé du chocolat, selon le niveau de sérotonine dans son cerveau, les personnes rencontrées dans la journée, etc.) et le contexte historique (si sa mère lui a dit plusieurs fois par jour qu’elle était nulle, si elle a été humiliée à l’école, ou tout autre possibilités, etc.), elle va avoir un certain type de pensée plutôt qu’un autre. Ce n’est pas parce que cette pensée remonte à la surface de son cerveau plus facilement qu’une autre qu’elle est plus réelle. Nous oublions facilement qu’une pensée n’est qu’une pensée, un processus du cerveau. L’objectif d’ACT est d’affaiblir cette domination verbale sur nos comportements. Au lieu de se laisser guider aveuglément par le contenu de nos pensées pour percevoir le monde, nous devenons conscients qu'une pensée est une production de notre cerveau et nous pouvons alors trier, à partir de l’expérience vécue, ce qui nous est utile en fonction de nos valeurs. « Qu’importe que le contenu soit vrai, est-ce qu’il m’amène dans le sens de mes valeurs personnelles? » Quand une personne mentionne le contenu d’une phrase, comme par exemple, « je suis nulle », on lui demande « À quoi cela vous sert-il de vous dire cela? En quoi est-ce utile? Où est-ce que ce contenu vous amène? » On ne s’intéresse pas à savoir si le contenu est vrai (car trop arbitraire), mais en quoi il est utile à la personne (voir la section « approche contextuelle fonctionnelle versus approche mécaniste »). Malheureusement, la plupart du temps, la fusion cognitive nous incite à éviter les expériences désagréables alors que celles-ci peuvent nous rapprocher de nos valeurs (voir section « évitement des expériences désagréables »). Des exemples de fusion cognitive sont l’attachement à des principes, à des attentes, à des évaluations de type « avoir raison/avoir tort », bon/mauvais, etc. Par exemple, une personne qui cherche à tout prix à avoir raison dans une discussion plutôt qu’à reconnaître le point de vue d’autrui procède par fusion cognitive.
Voici d’autres exemples de fusion cognitive:
Fusion avec « l’histoire de vie » ou avec des souvenirs traumatisants du passé: en pensant ou évoquant verbalement un traumatisme passé, les mêmes émotions présentes lors de l’événement traumatisant réapparaissent. La personne perd alors contact avec son environnement actuel.
Fusion avec des événements futurs envisagés: une pensée d’inquiétude par rapport au futur est perçue comme un reflet exact du futur à venir plutôt qu’une production du cerveau émergeant dans le moment présent.
Fusion avec un passé, présent, futur conceptualisé: la pensée « la vie ne vaut pas la peine d’être vécue » est perçue comme une conclusion réelle à propos de la vie et de ses qualités plutôt qu’un processus d’évaluation verbale produit par notre cerveau (l’adhésion au contenu de cette conclusion produira alors une perte de vitalité, de sens à la vie, et de plaisir de vivre, consolidant à son tour la fusion à cette conclusion et engendrant un effet de rétroaction positive).
Fusion avec nos évaluations (voir section suivante).